Surtourisme au Québec - Oui, ça existe !, par Jean-Michel Perron
La façon dont nous évacuons ce tabou qu’est le surtourisme au Québec et la volonté affichée d’une croissance infinie pour notre tourisme, sont révélateurs de notre déni face aux limites sociales et environnementales de notre planète. Pour assurer notre croissance en tourisme, il faut bâtir sur des bases solides et durables.
Photo : Le Devoir, 2019 « Le Vieux-Québec est-il devenu invivable ? »
« La chose a été mise au clair d’entrée de jeu par toutes les personnes interviewées par La Presse pour ce reportage : on n’est en situation de surtourisme nulle part au Québec. Le terme « surtourisme » dérange, visiblement. » - La Presse, 25 août 2024
Le cas du Vieux-Québec
Laissez-moi vous raconter une belle histoire, celle de Dubrovnik en Croatie. En 2016, l’UNESCO a menacé de retirer Dubrovnik de la prestigieuse liste des sites du patrimoine mondial à moins que le Vieux Dubrovnik, emmuré, n’accepte pas plus de 8 000 visiteurs par jour, ayant plus de 18 jours par année au-delà de ce nombre. Un nouveau maire fixa même pour 2019, un maximum de 4 000. La ville déploie depuis toute une gamme de solutions pour contrôler le surtourisme allant de bannir la construction et la location de nouveaux établissements d’hébergement dans la vieille ville et autour; interdire de rouler ses valises bruyantes sur les pavés (288$us d’amende) et d’offrir une application indiquant l’achalandage dans la vieille ville.
Québec est depuis 1985, également sur cette prestigieuse liste de l’UNESCO. J’ai fait le comparable suivant entre les deux villes, avec deux ratios qui ne mentent pas. Le résultat des mesures coercitives de Dubrovnik depuis 2017 ont ramené le nombre de visiteurs annuels à environ 2,5 millions, mieux répartis durant leur haute saison. Dans le Vieux-Québec (intra-muros), il y a largement plus de visiteurs par résident qu’à Dubrovnik mais moins de visiteurs par hectare alors qu’on sait très bien que les touristes se concentrent dans une partie seulement du Vieux-Québec, ce qui rend, en réalité, la densité du flux touristique encore plus élevée qu’à Dubrovnik….
*Le nombre d’excursionnistes est indisponible et se base principalement sur les croisiéristes limités à compter de 2019 à 2 navires maximum/5000 excursionnistes maximum, par jour. 200 jours/an. **Ce chiffre tient compte que 77% des touristes à Québec visitent le Vieux-Québec, l’attrait premier de la ville. Le % pour les excursionnistes n’étant pas disponible, nous avons également pris la moyenne de 77%.
Le surtourisme dans le Vieux-Québec ne date pas d’hier. Dès 2010, une étude commandée par le gouvernement du Québec, documentait le manque de services de proximité (école, épicerie…) et l’impact des locations touristiques, sonnant ainsi l’alarme pour éviter la « disneyfication » complète du Vieux-Québec comme je l’évoquais ICI il y plus de 7 ans.
Le Comité des citoyens du Vieux-Québec (voir ICI leur rubrique « surtourisme ») travaille depuis quelques années avec la ville, le port (croisières), l’AHRQ et Destination Québec cité pour redresser la situation. Mais les mesures sont-elles suffisantes ?
Dans l’article récent de La Presse, pour venir appuyer l’absence de surtourisme dans le Vieux-Québec, on cite un sondage de 2023 auprès des citoyens de l’arrondissement de La Cité-Limoilou - l'un des six arrondissements de la ville de Québec- qui comprend les territoires de la Haute-Ville, de la Basse-Ville et de Limoilou. Or, les citoyens du Vieux-Québec intra-muros ne représentent que 2 372 personnes sur un total de 108 415 pour l’arrondissement. Sonder 205 répondants provenant de l’ensemble de l’arrondissement, c’est comme sonder l’ensemble des résidents de la Montérégie pour savoir si le bruit de la F-1 les dérange ! Devinez la réponse….De la rigueur svp avant d’affirmer que les résidents sont heureux de cohabiter avec les touristes alors que le Vieux-Québec n’a plus d’épicerie, ni d’école publique depuis longtemps !
Ce ne sont pas que les inconvénients apportés par les volumes de visiteurs sur telles journées de l’année l’unique problème, mais aussi les impacts négatifs sociaux et environnementaux provoqués par de trop grands volumes de commerces et d’activités touristiques dans le Vieux-Québec, qui dévitalisent ainsi le tissu social.
On parle de quoi ?
Il existe plusieurs définitions du surtourisme.
- Celle d’ONU Tourisme : « L’impact du tourisme sur une destination, ou sur des parties de celle-ci, qui influence de manière excessive et négative la qualité de vie perçue des citoyens et/ou la qualité de l'expérience des visiteurs ».
- Celle de chercheurs universitaires : « La croissance excessive du nombre de visiteurs entraînant une surpopulation dans les zones où les résidents subissent les conséquences de pics touristiques temporaires et saisonniers, qui imposent des changements permanents à leurs modes de vie, à l’accès aux commodités et au bien-être général »
- Celle du géographe Rémy Knafou dans Le Monde : « 1) quand l’excès de tourisme nuit à la conservation d’une œuvre – comme par exemple La Cène, de Léonard de Vinci, à Milan – ou d’un espace ; 2) lorsque le nombre de touristes vient dégrader la qualité même de la visite ; 3) quand on assiste à des manifestations de rejet par les populations locales, »
En tenant compte des objectifs du développement durable, je trouve la seconde définition la plus adaptée à la réalité, par contre, notez que le surtourisme ne se rencontre pas qu’en milieu urbain et c’est ainsi qu’en milieu naturel, plusieurs sentiers pédestres et quelques lieux emblématiques subissent le surtourisme au Québec. Au lieu de parler alors d’impacts sur les résidents, l’emphase est mise sur les impacts excessifs sur la biodiversité et l’expérience des visiteurs en milieu naturel.
Le Québec fait partie des destinations qui ne sont pas en situation de surtourisme incontrôlé sauf dans de rares cas comme expliqué d’entrée de jeu. 33% de nos visiteurs au Québec se concentrent sur 1,1% de notre territoire (Montréal et région de Québec). Nous sommes dans la catégorie des pays qui peuvent absorber beaucoup plus de visiteurs principalement en région et en dehors de la haute saison. Notre terrain de jeu est immense et les changements climatiques vont nous favoriser. Nous sommes dans la même situation de potentiel de croissance que le Sri Lanka, Taiwan ou le Rwanda. Mais pas avec n’importe quelle croissance et nécessairement de la sobriété dans certains secteurs touristiques….( mais c’est un autre sujet).
Une des multiples manifestations citoyennes à Barcelone (photo : NY Times, 2024)
Des solutions
Comme un alcoolique ou un drogué, il faut au départ reconnaître que nous avons un problème sérieux relié à certains lieux comme le Vieux-Québec. Mettre l’emphase sur du surtourisme dans les médias n’avance en rien mais ne pas prendre des mesures sérieuses pour tenter de revitaliser un quartier ou des sentiers naturels est pire.
Comme évoqué pour Dubrovnik, il y a maintenant une pléiade de mesures pour endiguer des flots touristiques trop élevés. Il y aussi limiter l’accès à certains lieux par des péages, comme en Suisse au lac de Brienz, à Venise ou à Dubrovnik ou la mise en place de quotas, comme dans les calanques marseillaises en France ou dans certaines zones côtières d’Hawaii.
Et il ne faut pas confondre surtourisme et tourisme de masse. Les foules de 100 000 personnes sur les plaines au Festival d’Été de Québec ou en F1 à Montréal, ce n’est pas du surtourisme. Mais les millions de visiteurs, récurrents, au Mont-Royal ? Peut-être…. La seule façon d’évaluer la capacité de support d’un lieu, d’un quartier, d’un sentier, c’est d’effectuer :
- La caractérisation du lieu touristique
- Établir la capacité de support du lieu en tenant compte des résidents, de la biodiversité et de l’expérience des visiteurs, sur des bases scientifiques
- Gérer en conséquence les flux touristiques
Développer un tel outil est à la portée de notre industrie touristique. Tourisme Montréal travaille, en projet, sur le calcul de capacité de support…
Pourquoi est-ce important ?
Le Québec, en général, n’est pas en surtourisme et si oui, on peut régler le problème en gérant mieux les flux touristiques et en réglementant. Car, les médias mettent avant tout le blâme sur les touristes eux-mêmes alors que ce sont aux destinations, aux gouvernements locaux et nationaux à édicter les limites à ne pas franchir. Les visiteurs, surtout avec les médias sociaux, vont où ils sont incités à aller.
Les régions touristiques du Québec, loin de là, n’ont pas fait le plein de touristes. Parler de croissance en disant ne pas avoir de surtourisme sur notre territoire nous met à risque de permettre, dans l’avenir, le développement de telles situations.
En conclusion, je cite Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du monde, agence spécialiste du voyage sur mesure, « le surtourisme entraîne la mort du tourisme ».
On a cette chance au Québec de pouvoir prévenir le surtourisme.
Jean-Michel Perron
PAR Conseils
Blogueur et bifurqueur
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