Le tourisme indurable, par Jean-Michel Perron (septembre 2023)

Transports, Tourisme durable · · Commenter

Le trafic continu à YUL. Photo: Presse Canadienne

À la vitesse de la croissance anticipée du tourisme et des faibles avancées dans la réduction réelle des GES du secteur – principalement par le transport –, le tourisme consommera en 2050 40% de tous les GES mondiaux permis pour maintenir le cap d’une hausse maximale de 1,5 °C suite aux accords de Paris de 2015, alors que le tourisme représentera autour de 12% de l’économie mondiale.

Le World Travel & Tourism Council (WTTC) entrevoit un avenir radieux. De 7,7 mille milliards $ US en 2022, le tourisme doublera pour représenter 11,6% du PIB mondial en 2033 avec 12% des emplois de la planète.

Ce jovialisme est largement partagé dans notre secteur en estimant que les réductions d’émission de GES (la décarbonation) vont se produire par l’arrivée de nouvelles technologies. Or, la réalité dictée par les faits est toute autre. Que ce soit pour l’aérien[1] ou pour les navires de croisières – nos deux plus grands émetteurs de GES en tourisme par km parcouru – les avancées technologiques récentes qui ont permis de rendre plus efficients les moteurs à combustion fossiles sont formidables, mais d’aucune manière, d’ici au minimum 2040, des moteurs à énergies renouvelables seront en place en volume suffisant alors que ces deux secteurs prévoient une croissance appréciable: IATA prévoit que le nombre de passagers transportés par avion en 2037 (8,2 milliards) aura doublé par rapport à 2017; les croisiéristes vont passer de 30 millions de passagers annuellement en 2019 à plus de 40 millions d’ici 2025.   

Et le temps, on n’en a pas pour attendre les technos ou compenser par des arbres à planter qui vont prendre 80 ans à pousser; si les feux ne les brûlent pas avant. Puis-je vous rappeler l’accélération des événements météo extrêmes? Croire aveuglément à l’utopie des technos salvatrices est irresponsable. Le GIEC, le regroupement international des scientifiques du climat, demande de réduire globalement d’ici à 2030, 45% de nos émissions de GES. La WWTC qui avait pourtant développé son parcours vers le «net-zéro» en s’engageant à diminuer les GES en tourisme admet maintenant qu’on s’en va vers une hausse de 25% en 2030.  Quelle hypocrisie!

« Sans efforts politiques mondiaux à l’échelle nationale pour gérer les émissions du secteur, le tourisme deviendra l’un des principaux moteurs du changement climatique », écrit Stefan Gössling, expert du tourisme durable, dans un article publié dans la revue Tourism Management.

La trajectoire actuelle du tourisme qui vise la croissance et les volumes illimités va faire de notre industrie l’une des plus dommageables pour la planète au moment même où c’est le plus critique d’y contribuer. Imaginez la mise au pilori à venir du tourisme, alors que des millions de gens – par les extrêmes climatiques – vont de plus en plus souffrir physiquement, émotionnellement et perdre de leur qualité de vie!

Une centaine de militants écologistes ont manifestant en septembre 2022, à Ajaccio (Corse-du-Sud), contre la multiplication des escales de croisière. Photo : AFP

 

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Changement de paradigme et «tourisme bashing»

La baisse des émissions de GES est la  priorité afin de contribuer à l’urgence climatique et diminuer la perte de biodiversité. Mais l’autre réalité qui nous frappe, car nous l’avons mal anticipée, c’est le pouvoir que des villes, des organisations et des citoyens se donnent pour encadrer ou interdire le tourisme.

Quelques exemples récents :

  • Après Venise il y a deux ans, la ville d’Amsterdam repousse les navires de croisières de la proximité du centre-ville, privilégiant ainsi la qualité de vie de ses résidents versus l’apport économique limité des croisiéristes;
  • Bali a mis en place une autre unité de police touristique afin de limiter les comportements irrespectueux et illégaux sur l’île. Voyez le comportement d’une jeune touriste allemande, récemment. Des centaines de touristes ont jusqu’ici été expulsés de l’île en 2023…
  • Pour des raisons environnementales, et malgré les tentatives devant les tribunaux des compagnies aériennes, l’aéroport d’Amsterdam, l’un des plus achalandé au monde, limitera dès 2024 le nombre de ses vols par année. L’aéroport accueille 500 000 vols par an; le plan précédent prévoyait que l'aéroport atteidrait 540 000 vols. Le nouveau plafond limitera l'aéroport à 454 500 vols.

Après l’histoire d’amour des voyageurs envers le tourisme en 2020, mais sans avoir effectué de transformations profondes depuis et ne misant que sur une croissance sans limites, nous voici attaqués régulièrement, principalement à cause du surtourisme, des mauvais comportements et de la pollution. Et on n'a encore rien vu!  Ces attaques et ces nouvelles contraintes sont très souvent  justifiées, admettons-le, mais elles créent des amalgames en jetant , à tort, tous les secteurs touristiques dans le même bain. Le tourisme devient ainsi prédateur, même si ton hôtel de Saint-Paulin ou de Québec, tes activités de kayaking à Havre-Saint-Pierre ou ta région de Kamouraska se veulent très vertueux et prennent concrètement des actions en durabilité! Injuste pour un vaste pan touristique.

Sur une planète aux ressources limitées, la sobriété doit devenir notre premier réflexe: consommer moins, diminuer ou idéalement retirer nos usages requérant de l’énergie fossile, récupérer, partager, etc. Nos indicateurs de performance doivent évoluer.

« La simple croissance des visites ne peut plus être l’objectif primordial », a déclaré un rapport de Destination Canada de 2021. « Le changement d’orientation vers le bien-être et la sécurité des communautés locales – urbaines, rurales et autochtones – est devenu une nouvelle urgence. »

Être sobre en tourisme ne veut pas dire arrêter de se développer, mais plutôt d’effectuer des choix par secteur d’activité entier ou par projet spécifique sous les critères d’impacts économiques, mais à parts égales avec le respect/la régénérescence de la biodiversité, l’impact sur les changements climatiques et le mieux-être des  citoyens; le tout en usant de la carotte et du bâton:

  • Éconditionnalité ferme dans les programmes de subventions étatiques encourageant l’innovation dans la décarbonation des transports
  • Lois et règlements contraignants
  • Objectifs stratégiques des destinations adaptés en conséquence

Des exemples?

  • Cesser les actions marketing visant les marchés touristiques utilisant l’aérien sur de longues distances à cause de leurs empreintes carbone et de l’inutilité/l’inefficacité à court terme des programmes de compensation;
  • Ne pas subventionner les événements touristiques qui reposent prioritairement sur les énergies fossiles (grands prix automobiles,  compétition de camions de Saint-Joseph-de-Beauce, etc.)
  • Légiférer pour qu’à Montréal et à Québec l’hébergement locatif de 30 jours et moins de résidences et d’appartements soit très encadré avec des amendes élevées (voir ici la décision récente de la ville de New York qui s’applique aujourd’hui 12 septembre à cause de l’impact sur l’accessibilité des New-Yorkais à des appartements ou à des résidences loués par les Airbnb et Vrbo de ce monde).

Comme pour le secteur des mines, acquérir l’accessibilité sociale pour de nouveaux projets touristiques dans certaines zones sensibles va de plus en plus être difficile et la faute nous revient, car nous ne sommes pas suffisamment «bienveillants» dans des dossiers qui autrefois ne nous concernaient pas, mais qui sont aujourd’hui incontournables dans une approche responsable.  Ainsi, ne pas prendre l’exemple de New York, pour Montréal, concernant leur interdiction d’AirBnB pour les séjours de 30 jours et moins va éloigner une partie de la population des bénéfices du tourisme et nuire à la réputation du secteur auprès des Montréalais eux-mêmes.

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CONCLUSION

Nous avons une responsabilité collective à faire des choix essentiels pour notre avenir. Sur une base volontaire et assumée pour le moment ou forcée si nous continuons à nous bercer d’illusions d’un monde guidé par notre vieux réflexe du «toujours plus».

Le tourisme peut se développer, mais à condition que les secteurs à forts impacts négatifs sur le climat, les citoyens et la biodiversité décroissent. Inévitable, car leurs pratiques sont insoutenables. Le mot clé «sobriété» doit devenir la norme.

Nous devrons mieux communiquer nos réelles avancées vers la décarbonation lorsque nous saurons combien de tonnes nous émettons et quelles réductions se réalisent vraiment. Et mieux communiquer nos meilleures pratiques au niveau social en support au mieux-être de nos communautés pour contrebalancer les infos souvent négatives.

Car le tourisme au Québec est grandement bénéfique pour la société et promis à un avenir très distinctif et positif, même dans le contexte des bouleversements climatiques. On s’en reparle bientôt.


[1] Selon ses propres projections, l’industrie aéronautique triplera au moins sa consommation de carburant et doublera ses émissions entre 2020 et 2050, tout en déployant des compensations carbone (souvent «inefficaces») et «des technologies actuellement inexistantes» pour compenser.

 

Jean-Michel Perron


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