À l’occasion du tout premier Grand Rassemblement des auberges de jeunesse du Québec, nous avons rencontré le directeur général du collectif des Auberges Saintlo, figure emblématique du milieu, qui prendra sa retraite en octobre prochain après 45 années de carrière. Avec lucidité et une pointe d’humour, il revient sur les raisons derrière cette initiative, sur l’évolution du modèle des auberges et les défis qui attendent le secteur.
D’où est venue l’idée de créer le tout premier Grand Rassemblement des auberges de jeunesse du Québec?
Saintlo est assez unique au Québec en ce sens qu’en plus d’opérer trois auberges de jeunesse dans des grands centres, l’organisation a construit une équipe de professionnels qui travaillent non seulement dans l’organisation, mais aussi sur l’organisation. Saintlo fait beaucoup de salons professionnels et de démarchage pour attirer des clientèles tant canadiennes que qu’internationales. Dans notre plan stratégique, on s’était fixé l’objectif de faire profiter de tous ces efforts de vente et de positionnement à des auberges de jeunesse qui seraient devenues membres de notre association. Notre approche a quelque peu changé. Si des auberges de jeunesse du Québec veulent signer une entente de commercialisation avec nous, elles peuvent toujours le faire. On ne le fait pas pour faire de l’argent, mais pour être capable de démontrer que le territoire québécois propose d’excellentes auberges de jeunesse dans des régions formidables à découvrir.
L’approche du Grand Rassemblement ne visait pas le recrutement d’auberges de jeunesse au sein de Saintlo, le but était de simplement faire en sorte que la cinquantaine d’auberges de jeunesse que compte le Québec se voient comme des collègues qui ont à cœur de présenter leur région et qui peuvent échanger autant sur les innovations qu’elles ont développées que sur les différentes difficultés de développement qu’elles rencontrent dans leur existence.
L’organisation du premier Grand Rassemblement posait un défi de taille, nous avions constaté que les auberges de jeunesse au Québec avaient l’habitude de travailler en isolement, il fallait trouver une façon de les réunir alors que nous partageons autant de points en communs.
C’est finalement lors d’une réunion du conseil d’administration que tout s’est cristallisé. Reda Khomsi a lancé l’idée d’organiser un événement, et ça m’a frappé : c’était exactement ce qu’il nous fallait. On s’est donc lancés dans cette aventure.
Comment avez-vous déterminé les thèmes abordés lors du rassemblement?
Avant de bâtir le programme, on a demandé directement aux auberges quels sujets elles voulaient voir abordés. Les réponses étaient très similaires : rareté de main-d’œuvre, saisonnalité, financement et pour ceux qui ont bâti leur entreprise et désir passer à autre chose, les possibilités d’aide au repreneuriat qui s’offrent à eux. Ce sont des enjeux que presque tout le monde partage et c’est ce qui a orienté le contenu de l’événement.
Pourquoi le repreneuriat est-il devenu un enjeu central pour les auberges de jeunesse?
Parce que trop d’auberges ouvrent avec enthousiasme… puis ferment quelques années plus tard. La saisonnalité, la fatigue opérationnelle et l’absence de relève fragilisent les établissements. Le repreneuriat devient donc une solution pour assurer la continuité plutôt que repartir à zéro à chaque génération de gestionnaires.
Le modèle que nous privilégions repose sur l’économie sociale notamment les coopératives de travailleurs ou de solidarité qui permettent à une communauté locale de reprendre et préserver son auberge. Ce n’est pas encore très implanté au Québec, mais dans le contexte actuel de rareté de main-d’œuvre et de pressions financières, c’est une avenue particulièrement prometteuse pour assurer la pérennité du réseau.
Après plus de quatre décennies dans le milieu, comment décririez-vous l’évolution des auberges de jeunesse ?
L’évolution est immense. Lorsque j’ai commencé, tout fonctionnait de manière entièrement manuelle : réservations, opérations, communications… Et surtout, les auberges ne relevaient même pas du tourisme, mais du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche. Nous étions perçus davantage comme des organismes de loisirs que comme de véritables acteurs touristiques.
Le changement le plus déterminant a été l’arrivée d’Internet, puis des OTA. Du jour au lendemain, une auberge pouvait exister en ligne, être trouvée, comparée, évaluée. Avant, il fallait des années pour apparaître dans un guide touristique. L’ère numérique a donné une visibilité instantanée, transformant complètement notre capacité d’attraction et notre manière d’opérer. Aujourd’hui, une auberge peut être connue mondialement en quelques mois, ce qui était impensable dans les années 80.
Comment a évolué l’offre d’hébergement elle-même ?
L’offre a suivi les besoins des voyageurs. Dès les années 2000, on a commencé à transformer des dortoirs en chambres privées, surtout à Montréal, où la demande d’intimité était plus forte. Les voyageurs veulent encore l’esprit convivial d’une auberge, mais plus nécessairement dormir avec 10 inconnus. Les chambres privées ont donc explosé en popularité, sans faire disparaître l’ADN des lieux. L’offre des lits en dortoir a aussi beaucoup changé dans les auberges Saintlo. Nous avons trouvé des façons de préserver l’intimité des voyageurs et voyageuses en ayant des lits superposés avec rideau, ce qui crée l’effet capsule.

Les activités aussi ont évolué. L’offre d’animation proposée par l’auberge Saintlo Montréal, se trouve à être en concurrence directe avec l’offre culturelle de la ville (spectacles, festivals, musées, vie nocturne) ce qui réduit la participation à 10–15 % de ceux qui y séjournent. En région, le phénomène s’inverse. Presque tous les invités prennent part aux activités organisées par l’auberge, parce qu’elles font partie intégrante de l’expérience locale. C’est un exemple concret de l’adaptation nécessaire de nos établissements à leur environnement.
L’auberge d’aujourd’hui est donc plus flexible, plus hybride : elle combine vie sociale, accessibilité, esprit communautaire… mais avec plus de confort, plus d’intimité et des services mieux adaptés aux attentes contemporaines.

Et la clientèle, comment a‑t‑elle évolué ?
La clientèle s’est profondément transformée. L’image du backpacker en sandales, sac sur le dos, n’est plus représentative. Aujourd’hui, on accueille une grande diversité de voyageurs : jeunes femmes venues pour un concert, spectateurs d’événements sportifs, touristes culturels, travailleurs saisonniers, voyageurs solos. On voit même des clients arriver en tenue de soirée, valise à roulettes à la main, parce qu’ils sont en ville pour un événement très précis.
Le déplacement par intérêt que ce soit un spectacle, une exposition, une compétition sportive est devenue la motivation principale. On n’est plus seulement dans le voyage d’aventure ou de longue durée. Les auberges se sont adaptées à cette réalité plus « événementielle », tout en conservant leur rôle fondamental : offrir un lieu abordable, social et ouvert, où l’on rencontre d’autres voyageurs.
Pour conclure
À l’aube de sa retraite, Jacques Perreault laisse un réseau d’auberges mieux connecté et plus conscient de sa force collective. Le Grand Rassemblement illustre cette volonté : sortir de l’isolement, partager les défis communs et faire rayonner les régions ensemble.
Dans un contexte de rareté de main-d’œuvre, de relève fragile et d’attentes qui évoluent, il croit que l’avenir des auberges reposera sur la collaboration, l’ancrage local et des modèles plus résilients. Malgré les transformations du secteur, une certitude demeure : les auberges de jeunesse restent des lieux accessibles, humains et essentiels à l’écosystème touristique québécois.
Crédits photos: haut: Edicarbo, autres Auberge Saintlo Montréal
Marie-Claude Racine
Consultante marketing et développement touristique