Le resserrement des règles en matière d’immigration donne actuellement de gros maux de tête à plusieurs gestionnaires d’hôtels et de restaurants. Ils doivent renoncer à du personnel vaillant pour lequel ils ont massivement investi en temps et en argent.
Or n’y aurait-il pas une piste de solution en favorisant l’embauche d’employés neurodivergents (à l’avant comme dans les coulisses) comme le font certains hôtels américains ?
Deux anecdotes
D’abord, allons-y d’une anecdote. Et même deux. Lors de récents séjours au pays de l’Oncle Sam, l’humble « scribe » qui écrit ces mots a demandé au personnel de la réception de deux hôtels différents (situés dans les États de New York et du New Hampshire), la possibilité d’avoir une chambre située le plus loin possible de l’ascenseur.
Dans les deux cas, la chambre qui lui a été attribuée était littéralement collée sur l’élévateur. D’un, soit que la « scribe » se soit mal exprimée dans la langue de Shakespeare, ou de deux, l’employé n’a retenu que le mot « ascenseur ». Quoi qu’il en soit, dans les deux situations, l’employé de la réception a dû recourir à l’aide de la direction afin d’attribuer la bonne chambre.
Ces incidents seraient demeurés tout à fait anecdotiques aux yeux de la scribe…mais voilà, dans l’établissement du New Hampshire, lié à la chaîne Hilton, une autre curieuse situation est survenue. Après avoir payé et donné un généreux pourboire à l’employé désigné au service du petit-déjeuner, ce dernier est revenu à la table cinq minutes plus tard. « Vous ai-je donné ma facture, m’avez-vous payé ? », a-t-il demandé.
Il n’en fallait pas plus pour que la « scribe » entame des recherches sur le web…et constate que l’embauche de personnel vivant avec un handicap physique ou intellectuel fait désormais partie des valeurs de la chaîne Hilton depuis plus de dix ans aux États-Unis, en Grande-Bretagne…mais très peu au Québec.
Un retard à combler
« Si on regarde ce qui se fait dans plusieurs États américains et ailleurs dans le monde, ne serait-ce qu’en matière d’embauche de personnel autiste, le Québec a encore du chemin à faire », reconnaît le directeur marketing et des communications d’À pas de géant, André Pereira. Depuis près de 45 ans, cet organisme préconise l’éducation et l'inclusion des personnes autistes dans les différents milieux de vie.

Malgré de nombreuses démarches au sein de l’industrie hôtelière, notamment une collaboration fructueuse avec les hôtels Fairmont, l’organisme constate que plusieurs hôteliers ont tendance à attendre des subventions pour faire les premiers pas.
« Les employés autistes sont tout aussi compétents que n’importe quel autre membre du personnel. Il est temps de remplacer les subventions salariales par un soutien plus moderne, comme le coaching en emploi, qui accompagne efficacement tant l’employé que l’employeur », croit André Pereira.
Il admet que l’apprentissage et la mise en place d’un encadrement demeurent des étapes difficiles pour l’employeur. « Mais une fois la machine en marche, les employeurs sont généralement les premiers surpris », insiste-t-il.
Démystifier par la sensibilisation
En attendant, le travail de sensibilisation auprès des entreprises hôtelières et de restauration se poursuit, soutient André Pereira. De récentes initiatives afin de mieux accueillir la clientèle autiste ont été mises en place dans certains établissements publics, notamment les restaurants de la Rôtisserie Saint-Hubert. « Ces initiatives offertes sous forme de trousses sensorielles ou de services particuliers contribuent non seulement à démystifier les besoins de la clientèle autiste, elles favorisent l’ouverture des employeurs envers un bassin de talents encore largement inexploité », fait remarquer André Pereira.
Du personnel en or
Au Manoir d’Youville, à Châteauguay, plus besoin de convaincre le directeur général Jean-Martin Côté des avantages de former et d’embaucher des employés neurodivergents. Plus de 20 % de son personnel s’inscrit au sein de cette catégorie.

Photo-Manoir d’Youville, à Châteauguay
Depuis une dizaine d’années, le gestionnaire en a fait la mission principale de l’hôtel.
L’entreprise fait même office d’école pour la formation d’employés autistes ou ayant une déficience intellectuelle légère. Et ça paye. « Le taux de rétention du personnel toute catégorie dépasse les 90 % », partage fièrement l’hôtelier. Sans compter le nombre de commentaires positifs de la part des parents de ces employés…et ceux de la clientèle touchée par ces actions.
D’ailleurs, le modèle d’affaires du Manoir D’Youville fonctionne tellement bien, que certains propriétaires d’établissements hôteliers souhaitent le voir prendre racine dans leur cour.
« On ne peut rien annoncer pour le moment. N’empêche qu’il y a de très beaux projets qui pourraient prendre forme dès cet automne », indique Jean-Martin Côté, sans en dire plus.
Le meilleur des employés
Un hôtelier qui a accepté de nous parler sous l’anonymat soutient que cette catégorie d’employés gagne effectivement à être connue.
« Je suis convaincu que mon chef cuisinier est autiste. Toutefois, il ne m’en a jamais fait part. Et je ne lui jamais demandé. Mais qu’à cela ne tienne, il s’agit d’un de mes meilleurs employés, qui depuis 20 ans, s’est toujours présenté à l’heure ! »

Claudine Hébert
Collaboratrice, journaliste