ChatGPT, Gemini, Claude, Copilot, Mistral: le buffet des grands modèles de langage s'allonge chaque trimestre. Comment une organisation fédératrice comme l'Alliance de l'industrie touristique du Québec tranche-t-elle, sans se laisser dicter ses choix par l'air du temps? Entrevue avec Tudor Ionut Ilie, conseiller en intelligence artificielle à l'Alliance depuis décembre 2024.
Cet article est le premier d’une série de deux sur l’intégration de l’IA au sein de l’Alliance.

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Quand Tudor Ionut Ilie entre en poste à la fin de 2024, il ne se rue pas sur un déploiement. Sa première année est consacrée à un exercice moins glamour, mais structurant: un recensement complet des usages d'IA au sein de l'organisation. Qui utilise quoi, à quelles fins, avec quels résultats? Le travail se mène simultanément dans les deux bureaux de l'Alliance, à Québec et à Laval, pour cartographier ce qui se passe réellement sur le terrain du marketing et de la mise en marché.
La première étape, c'est de regarder ce qui existe déjà. Des employés utilisaient ChatGPT de façon personnelle, d'autres expérimentaient Copilot, plusieurs testaient Gemini. Cet état des lieux permet ensuite de bâtir un cadre qui répond à des besoins observés, plutôt qu'à des préférences théoriques.
Trois outils officiels, pas cinq
Au terme de cette cartographie, l'Alliance tranche: trois modèles sont officiellement autorisés : ChatGPT, Copilot et Gemini. Pas question d'empiler les licences pour tous les outils du marché, mais pas non plus de miser aveuglément sur un seul fournisseur. La logique est fonctionnelle: chaque modèle est retenu pour ses forces propres et son adéquation avec des tâches concrètes.
Les licences organisationnelles restent pour l'instant ciblées, avec un déploiement plus large prévu via Copilot Pro pour l'ensemble de l'équipe. Le choix de Copilot comme colonne vertébrale n'est pas anodin: il s'intègre nativement à l'environnement Microsoft déjà en place, ce qui réduit les frictions d'adoption. On retient la leçon: pour qu'une IA soit réellement utilisée, elle doit apparaître là où le travail se fait déjà.
La souveraineté des données, facteur non négociable
Aucun débat sur les capacités d'un modèle ne peut esquiver une question préalable: où vont les données? Au Québec, la loi 25 impose des obligations précises, et l'Alliance détient des données sensibles pour l'industrie touristique.
Le chantier touche donc aussi les outils déjà en place. L'Alliance utilise Zoho comme plateforme de CRM, et l'organisation a récemment rapatrié l'ensemble de ces données sur des serveurs canadiens afin d'assurer la conformité à la loi 25. Un travail mené en collaboration avec une équipe TI externe, qui illustre un principe de base: avant même d'ajouter un nouvel outil d'IA, il faut s'assurer que l'écosystème technologique existant est aligné avec les exigences légales.
L'Alliance participe par ailleurs à des tables de développement régulières pour maintenir un flux d'informations continu avec les ATR et les ATS. « Ce n'est pas un filtre qu'on applique après coup, c'est un prérequis », résume Tudor Ionut Ilie.
Un cadre modulaire pour survivre à l'obsolescence
Les modèles d'IA évoluent si rapidement qu'un cadre rigide deviendrait caduc en quelques mois. L'Alliance a donc opté pour une politique d'utilisation modulaire: des directives générales qui posent les grands principes, complétées par des procédures spécifiques sur des usages ciblés comme l'enregistrement et la synthèse de réunions.
L'avantage est double. D'abord, chaque équipe dispose de repères clairs pour ses usages quotidiens. Ensuite, l'organisation peut mettre à jour un module précis sans avoir à refaire l'ensemble du cadre à chaque changement de version ou d'outil. On gagne en agilité, sans sacrifier la rigueur.
Gestion du changement et accompagnement
Choisir un outil est la partie facile. L'adopter en profondeur dans les routines de travail, c'est une autre histoire. Tudor Ionut Ilie insiste sur la dimension humaine de son mandat: accompagner les équipes dans l'intégration de l'IA dans des processus à forte valeur ajoutée, plutôt que dans des usages cosmétiques.
Cela passe par de la formation, des échanges réguliers, mais aussi par une vigilance constante sur ce qui fonctionne ou pas. L'IA n'est pas une baguette magique qu'on agite sur un processus pour le transformer. Elle exige un travail de fond sur les façons de faire.
Transmettre à l'écosystème
L'Alliance n'utilise pas l'IA uniquement pour ses propres besoins. En tant qu'instance fédératrice de l'industrie touristique québécoise, elle assume aussi une responsabilité de transmission. Les apprentissages tirés du recensement, les choix d'outils, le cadre de gouvernance: tout cela a vocation à nourrir la réflexion des ATR, ATS et autres partenaires.
Les tables de développement deviennent alors un lieu de circulation des bonnes pratiques, bien au-delà du simple échange administratif. Pour un réseau aussi fragmenté que celui du tourisme québécois, où coexistent petites entreprises et grandes organisations, cette fonction pédagogique est stratégique.
Ce qu'on retient
La démarche de Tudor Ionut Ilie à l'Alliance propose un modèle réplicable: recenser avant de prescrire, choisir en fonction des besoins plutôt que de la notoriété, traiter la souveraineté des données comme un prérequis, et bâtir un cadre suffisamment modulaire pour résister au rythme effréné des modèles.
Reste maintenant à transformer cette infrastructure en levier marketing concret. Ce sera l'objet du second article de cette série, avec Pierre-Luc Breton, conseiller planification et intelligence marketing à l'Alliance, qui aborde le virage du search vers la conversation et le rôle central des données dans la promotion de la destination Québec.